Prof. Mamadou Diouf : « Le 23 juin a mis fin à l’autorité du président Wade »

 

Dans sa lecture des évènements du 23 juin dernier, l’historien sénégalais, Mamadou Diouf, enseignant au Columbia University (New York), nous expliquait – cette interview avait été réalisée en juillet 2011 – que ces évènements annoncent un nouveau cycle qui consacre le retour des jeunes dans le champ politique, après les épisodes de « la jeunesse malsaine de 1988 » (Abdou Diouf) et de « la victoire des jeunes de 2000 » (Abdoulaye Wade). Il prédisait déjà que ces évènements annoncent la fin de l’autorité du président Wade dans le champ politique. L’histoire lui a donné raison.

 

En quoi le 23 juin constitue-t-il un tournant dans l’histoire politique du Sénégal ?

Le 23 juin est effectivement un tournant dans l’histoire politique du Sénégal. Les manifestations contre le projet de loi instaurant le “ticket” annoncent trois événements majeurs : premièrement, elles mettent fin à l’autorité du Président Wade dans le champ politique ; une prépondérance qui l’a autorisée à amender une quinzaine de fois la constitution pour élargir ou consolider son pouvoir. Souvenez-vous, lorsqu’il a sorti le coup du « ticket », à quelques mois des élections présidentielles, il considérait que non seulement c’était un coup gagnant contre son opposition la plus virulente mais que celle-ci était tétanisée et mise hors-jeu avant le début de la compétition électorale. Deuxièmement, elles annoncent un nouveau cycle qui consacre le retour des jeunes dans le champ politique, après les épisodes, de « la jeunesse malsaine de 1988 » (Abdou Diouf) et de « la victoire des jeunes de 2000 » (Abdoulaye Wade). La différence entre les trois cycles est que les jeunes du 23 Juin ne sont plus très jeunes. Déçus par l’alternance, par les formules politiques du pouvoir autant que celles de l’opposition, ils ont d’abord déserté le champ politique ; ils y retournent maintenant avec des formules qui leur sont propres et d’autres manières de faire la politique.

Troisièmement, ces manifestations imposent au pouvoir politique une limite infranchissable. Les dérapages politiques, économiques et moraux semblent avoir entamé la totalité du capital du pouvoir issu de l’alternance et la patience des Sénégalais. 

Les trois événements réunis annoncent probablement la clôture politique du moment inaugurée par l’alternance politique de février Mars 2000. Décrypter le message du 23 Juin est la condition indispensable à l’élaboration d’une vision partagée d’un futur conçu et mis en œuvre par tous les Sénégalais.

A votre avis, quelles leçons doit en tirer la classe politique ?

Les leçons qu’il faudra tirer des manifestations du 23 juin sont nombreuses. Elles ne concernent pas uniquement la classe politique. Elles interrogent l’ensemble de la société sénégalaise, les politiciens, les religieux, les jeunes, les personnes âgées et les femmes. En effet, ce qui est en cause et que signalent les manifestations, est que la société sénégalaise a besoin d’une refondation radicale, morale, politique, économique, sociale, d’une reconstruction de l’armature institutionnelle, éducative et sanitaire et enfin d’une réorganisation de la géographie politique, administrative et économique qui instaure une véritable décentralisation et mise en place d’un pouvoir local représentatif.

Répondre de manière productive et positive suppose la reprise de fond en comble des questions de l’organisation des élections et de la représentation, en particulier les règles, l’administration, les références sociales et politiques et les espaces géographiques dans lesquelles elles s’inscrivent. N’est-il pas, par exemple, possible d’abolir le scrutin de listes et d’établir une représentation exclusive de circonscription, confiant directement à l’électeur la validation ou non du mandat de l’élu ? Peut-on envisager une élection du Président de la République, non pas au suffrage universel mais au suffrage indirect des assemblées élues ou désignées pour équilibrer l’exécutif et le législatif et diminuer considérablement le pouvoir du président et de la Présidence de la République ? Est-il possible de mettre en place une assemblée de dignitaires réunissant les porteurs d’une légitimité non politique (marabouts, leaders ethniques, hommes et femmes d’affaires) pour assurer une meilleure inclusion et représentation des différents segments de la société et dont l’opinion sera sollicitée sur certaines questions sociales ? 

Comment analysez-vous le phénomène des mouvements citoyens ? Leur floraison traduit-il l’échec des partis politiques classiques dans la prise en charge des aspirations du peuple ?

La floraison des mouvements citoyens et politiques traduit l’incapacité des partis politiques à couvrir la totalité des questions citoyennes et celles des demandes sociales. Les partis classiques sénégalais sont quelque peu rigides. Ils prennent peu en compte la demande des jeunes et favorisent leurs militants qui constituent une toute petite communauté. Je pense en particulier que leurs discours, images et références sont inaudibles pour la majorité de la population sénégalaise.

Certains mouvements citoyens et politiques constituent incontestablement une ressource politique pour des politiciens déclassés qui cherchent à se refaire une virginité pour se replacer dans le jeu politique. Cette situation alimente effectivement la crise politique en multipliant le nombre d’associations, la dispersion des suffrages des électeurs, le positionnement opportuniste et la difficile constitution de coalitions politiques larges et représentatives.

La popularité du mouvement « Y en à marre » traduit-elle une nouvelle conscience politique de la jeunesse sénégalaise ?

Je pense que le mouvement « Y en a marre » est le produit de la crise politique dont j’ai traité ci-dessus. Il entreprend de produire de nouvelles formules et modes d’interventions politiques (discours et pratiques) qui restaurent au champ politique, sa dignité, son intégrité et sa mission. C’est une nouvelle étape dans la construction d’une citoyenneté effective, après les crises électorales et postélectorales de 1988, les tueries sénégalo-mauritaniennes, le Set Setal et l’alternance politique de 2000. Cette nouvelle conscience politique est indispensable au projet de refondation de la société sénégalaise.

 

 

 

a propos de l'auteur

Portrait de Seydou Ka
Seydou KA

Journaliste, étudiant en Master au CESTI.

 
 

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