Tunis : Cheikh Fall, blogueur et chef de projet web « Une démocratie sans presse libre et citoyenne n’est qu’une chimère d'une ambition déclarée »
Comment la liberté des médias peut-elle être utilisée pour faciliter le développement démocratique d’un pays ?
Une démocratie sans une presse libre et citoyenne n'est qu'une chimère d'une ambition déclarée. Les médias doivent construire la nation et le citoyen doit être au centre du système. Une presse libre est déjà la première étape d'une démocratie. Quand certains affirment que la presse est un quatrième pouvoir, il en va de soi pour que ce pouvoir jouit d'une indépendance qui permettrait aux différents acteurs de s'exprimer en toute liberté. Je reste convaincu qu'aucun état démocratique ne doit en aucun cas être dérangé par une presse libre. Le journaliste, par contre, doit dans l’exercice de ses fonctions rester objectif et indépendant. L'information en elle même, quand elle est diffusée, est un pouvoir.
Quelle est la valeur ajoutée des médias sociaux dans l’instauration du débat démocratique ?
La valeur ajoutée des médias sociaux dans l'instauration d'un débat démocratique est bien réelle. Rien qu'avec l'arrivée des médias sociaux, nous avons assisté à une démocratisation de la transmission de l'information. Un nouvel écosystème informationnel est donc né. Aujourd'hui, l'implication des journalistes-citoyens à travers les réseaux sociaux dans des questions de gouvernance et des questions politiques ont eu pour effet, dans certains pays, la chute d'un régime et dans d'autres pays, une transition démocratique suite aux résultats des urnes. Vu comme un cinquième pouvoir, le journalisme citoyen est aujourd'hui un baromètre politique dans les pays qui se réclament démocratiques.
Est-ce que l’absence de lois sur les médias sociaux pousse les blogueurs à ne pas respecter l’éthique et la déontologie ?
La liberté d'expression du blogueur ou du journaliste-citoyen fait d'eux des acteurs avec un rôle déterminant dans un processus démocratique. Nous avons une catégorie de journalistes qui le sont de métier et de formation et une autre catégorie de journalistes-citoyens qui le sont à travers l'apprentissage et la pratique par le biais du web. Pour ces deux catégories de journalistes, le plus important c'est d'abord l'information vérifiée, vérifiable et fiable. J'éviterai de me verser dans la problématique de mot ou de notion entre « éthique » et « déontologie ». Le plus important ici reste et demeure la crédibilité de l'information. Très souvent, certains blogueurs ou journalistes-citoyens donnent des informations aussi importantes et intéressantes que certains journalistes de métier. Nous pouvons donc nuancer sur les formes de métiers et de principes qui les régissent, mais cela encore une fois, le plus essentiel et important dans tout cela reste l'information.
Quels sont les enseignements que le journalisme traditionnel peut tirer de l’implication des médias sociaux dans la transition vers la démocratie ?
Il est quand même évident que le journaliste de métier ne devrait pas se laisser absorber par la vague de journalistes-citoyens. Il est obligé de se repositionner, d'associer ces outils nouveaux à son savoir faire. Ces outils se sont certes positionnés comme une grande révolution du monde des médias. Cela veut dire que les journalistes traditionnels ont des outils à leur disposition qui n'existaient pas avant pour la diffusion de leur contenu. Donc, les nouveaux outils imposent de nouveaux modes de travail pour ces journalistes.
Comment la liberté de la presse peut-elle contribuer à l’émergence d’une culture citoyenne ?
L'accès à l'information démocratisé par les médias dits nouveaux a complètement bouleversé le traitement qu'il en est fait. La synchronisation ou tout simplement la relation bidirectionnelle entre les « données » et l'informatique a permis un nouveau traitement. Plus besoin d'attendre la parution du journal papier le lendemain d'une explosion d'une bombe suite à une attaque terroriste, inutile aussi d'attendre la grande édition du journal télévisé le soir pour connaître les différents gagnants d'une cérémonie de césar ou d'oscar. L'information est traitée en tant que « données » par le simple utilisateur d'un média social qui la diffuse pour qu'elle soit reçue et exploitée en tant qu'information. Cette information sera ensuite relayée pour un réseau plus large en un temps record et très souvent sur plusieurs interfaces à la fois. Le citoyen devient un producteur, un diffuseur et en même temps en acteurs du dispositif de gouvernance.
Quels ont été les résultats des efforts entrepris dernièrement par les médias sociaux visant à promouvoir la bonne gouvernance ?
Les résultats parlent d'eux mêmes. Nous avons assisté à l'élection du président Obama en 2008 avec une campagne particulièrement orientée web Social. Nous avons assisté à la révolution tunisienne et au printemps arabe. Révolutions organisées et relayées à travers les réseaux sociaux. Nous avons bien entendu assisté au mouvement web citoyen au lendemain de l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire et aussi nous avons assisté tout en étant acteur de l'implication effective des médias sociaux durant la dernière élection présidentielle sénégalaise. Il est évidemment claire que la bonne gouvernance trouve auprès des réseaux sociaux un allié de taille qui n'a pas encore fini d'étaler ses possibilités. Tout nouveau gouvernant d'un pays qui se dit démocratique devra prendre en compte ce nouveau pouvoir que constituent les médias sociaux utilisés par les blogueurs et les journalistes-citoyens. Encore une fois, aucun état qui se veut démocratique ne devra trouver aucun intérêt à limiter la presse ou à faire d'elle un adversaire politique.
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