HOMMAGE: Il y a 26 ans que disparaissait Cheikh Anta Diop
Sa vie pourrait être un roman. De quoi tresser une belle histoire : idées révolutionnaires, ostracisme et reconnaissance au crépuscule d’une carrière bien remplie. C’est la trame de l’histoire de tous les héros. Cette remarque, Cheikh Anta Diop l’aurait pris pour une douce plaisanterie. Tant l’homme était, pour ceux qui l’ont pratiqué, d’une profonde humilité. Il n’a jamais été coupable d’un crime de suffisance. Il a simplement rempli son devoir d’homme de science ou de chercheur, avec la vérité chevillée au corps. Cette modestie n’est pas sans rapport avec les origines de Cheikh Anta Diop, qui a vu le jour le 29 décembre 1923, à Thieytou, en pays mouride. Fils unique de la dame Magatte Diop et de Massamba Sassoum Diop, il porte le nom de son oncle maternel par alliance, le richissime Cheikh Anta Mbacké, frère cadet de Cheikh Ahmadou Bamba, qui avait convolé en justes noces avec Fatou Diop, la sœur de la dame Magatte[1]. Si l’on en croit Cheikh Mbacké Diop, dans un ouvrage consacré à son père, Magatte Diop et son fils s’installent à Diourbel après la disparition de Massamba Sassoum Diop. A l’âge de cinq ans, Cheikh Anta Diop entame ses humanités coraniques à Coki avant de les achever à Diourbel, à Kër gu mag et à Kër Cheikh. Puis il découvre l’école française. Inscrit à l’Ecole régionale de Diourbel, Cheikh Anta Diop décroche le CEP en 1937. Cap sur Dakar où il s’installe avec sa mère à la Médina. Il poursuit des études secondaires à Van Vollenhoven (actuel lycée Lamine Guèye). Confronté au racisme d’un de ses professeurs, Cheikh Anta part pour Saint-Louis où il décroche la première partie du baccalauréat. Il revient à Dakar où il obtient la deuxième partie du baccalauréat mathématiques en juin 1945 et celle de philosophie en octobre de la même année. A cette époque, Cheikh Anta Diop était un potache très affûté. Son fils Cheikh Mbacké souligne que c’est à cette époque qu’il prit goût à la recherche en traduisant en wolof des textes philosophiques européens, en s’intéressant à la littérature orale sénégalaise et en rédigeant l’histoire du Sénégal à partir d’enquêtes de terrain[2].
Avril 1946 marque un tournant dans la vie du jeune Cheikh Anta. Il part en Métropole pour ses études supérieures. Sa vocation : devenir ingénieur des constructions aéronautiques. Des études de maths supérieures, de philosophie et de linguistique occupent sa vie d’étudiant. Faute de temps, Cheikh Anta se consacre à la philosophie sous la férule de maîtres comme Gaston Bachelard. En juin 1948, la licence de philo en poche, il embrasse des études d’égyptologie et renoue avec la linguistique. L’homme a une boulimie du savoir. Parallèlement, il suit des études en sciences exactes sanctionnées par deux certificats de chimie générale et appliquée et par une spécialisation en chimie nucléaire et en physique nucléaire au laboratoire Curie de l’Institut du radium[3].
IDEES BOUSCULEES
En 1949, en préparant le doctorat ès Lettres à la Sorbonne, Cheikh Anta Diop se révèle à la communauté universitaire. Sa thèse principale dirigée par Gaston Bachelard, porte sur « L’avenir culturel de la pensée africaine » alors que sa thèse secondaire placée sous la direction de Marcel Griaule est intitulée : « Qui étaient les Egyptiens prédynastiques ? ». C’est le début des hostilités avec l’érudition occidentale. Cheikh Anta reconstitue le puzzle de la civilisation égyptienne. En partant des cultures négro-africaines, les pièces ont trouvé leur place. Il est vrai aussi que les clefs lui ont été données par les témoignages des anciens Grecs et Romains tels que Hérodote et Diodore de Sicile qui n’ont jamais douté de la négritude des anciens Egyptiens ; des présomptions de Champollion le jeune qui disait que la langue égyptienne était une langue africaine et qu’il fallait aller vers le Sud pour comprendre l’origine des anciens Egyptiens ou encore celles de Volney à la vue du Sphinx de Gizeh. Bref, la liste des arguments de Cheikh Anta Diop (sociologiques, anthropologiques, culturels et historiques) est longue comme le bras. Il aurait pu entonner un « la négraille debout ! » à la manière d’un Césaire. Les Hegel, Gobineau ainsi que tous les autres sous-traitants d’un commerce idéologique fondé sur la dénégation d’un Nègre frustre, au seuil de l’histoire de l’humanité et à l’avenir sans ciel, sont renvoyés à leurs chères études. L’idéologie occidentale fond comme un château de sable face à l’écume des vagues. Mais Cheikh Anta ne réussit à réunir un jury de soutenance. « L’université française n’était pas préparée à accepter de telles vérités », souligne le professeur Madior Diouf du RND, qui a été son compagnon de lutte politique. « Quand ce travail a été refusé, c’est grâce à l’édition que Cheikh Anta a pu faire connaître ses idées. De ce point de vue, il faut tirer un grand coup de chapeau à Alioune Diop qui avait créé les éditions « Présence africaine », ajoute Aboubacry Moussa Lam, égyptologue sénégalais et disciple de Cheikh Anta Diop.
OSTRACISME
En 1956, Cheikh Anta s’inscrit en thèse d’Etat de Lettres avec comme sujet principal une « Etude comparée des systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique, de l’antiquité à la formation des Etats modernes » et un sujet secondaire axé sur les « Domaines du patriarcat et du matriarcat dans l’antiquité classique ». La soutenance, le 9 juin 1960, est l’occasion pour les ogres de l’institution universitaire française, des idéologues drapés du manteau de la science, de dévorer le petit poucet. « Cette hostilité on peut la comprendre parce que l’érudition occidentale a élaboré une idéologie qui disait de façon assez résumée que le nègre a toujours été à la traîne. Il n’a rien inventé. Il n’a pas d’histoire. Alors Cheikh Anta s’était inscrit dans la perspective de démolir cette thèse. Quand les gens disaient que l’Afrique n’avait pas d’histoire, il rétorquait que l’histoire de l’humanité ne saurait être comprise si on excluait l’Afrique. Cheikh Anta disait même que c’est le nègre qui a civilisé tout le monde. Par conséquent, il ne pouvait pas s’entendre avec les maîtres-penseurs de l’Occident. Ceux-ci se sont dit que ce type-là, il faut le liquider très rapidement sinon il risque de tout gâcher », analyse Aboubacry Moussa Lam. Même si « le jury est impressionné par l’intelligence, l’assurance et l’aisance du candidat (…) qui, sans texte rédigé, expose ses travaux et répond aux questions de manière exhaustive »[4], Cheikh Anta Diop n’obtient que la « mention honorable », qui lui ferme les portes de l’université. Il est ostracisé. Son fils Cheikh Mbacké Diop, analyse ce veto en ces termes : « L’une des réalités sous-jacentes à cette décision est que l’entrée de Cheikh Anta Diop dans le corps des enseignants de l’université constituerait une menace pour certains « spécialistes français » de la culture, de l’histoire, de la sociologie africaine. Les « études africaines » surtout doivent rester leur chasse gardée. Un autre enjeu stratégique lié à ce veto est l’orientation et le contenu de la formation donnée aux jeunes générations d’étudiants »[5].
C’est ainsi que l’université de Dakar, sous contrôle de la France jusqu’en 1971, rejette sa candidature à la chaire de sociologie africaine. Jusqu’au départ de Senghor du pouvoir, en décembre 1980, il est empêché d’enseigner les sciences humaines. Mais Cheikh Anta Diop finit par dégoter un poste d’assistant à l’IFAN. Loin d’avoir le moral en berne. Il résiste à la tentative de lynchage d’africanistes comme Raymond Mauny. Grâce à l’aide de Théodore Monod, il crée un laboratoire de datation du carbone 14, poursuit ses recherches et répond aux nombreuses invitations. Il a beaucoup publié à cette époque. « Il a utilisé l’écrit parce qu’il n’avait pas la possibilité de diffuser ses idées par l’enseignement », estime Aboubacry Moussa Lam.
Reconnaissance tardive
C’est à l’occasion du Colloque du Caire sur « Le peuplement de l’Egypte ancienne et le déchiffrement de l’écriture méroïtique », organisé du 28 janvier au 3 février 1974 par l’Unesco, que sont finalement reconnues les thèses de Cheikh Anta Diop. « Lors de ce colloque, les Occidentaux ont été obligés, devant la pertinence des travaux de Cheikh Anta et de Théophile Obenga, d’accepter que la langue égyptienne ne pouvait pas être une langue sémitique. A partir de ce moment, il était légitime de lui trouver des cousins en Afrique. Cela signifie que toute la perspective qui a prévalu depuis la naissance de l’égyptologie en 1882 était erronée. Pourtant le père de l’égyptologie Champollion le jeune soutenait que l’égyptien ancien est une langue méroïtique. Gardiner qui a écrit vers les années 1927 la grammaire de l’égyptien ancien qui est encore utilisée par tous les grands égyptologues, avait mis en garde ses collègues occidentaux en leur disant qu’en attendant de savoir quels sont les liens exacts entre l’égyptien ancien et les langues africaines, il faut se garder de classer l’égyptien ancien dans les langues sémitiques. Au colloque du Caire, les égyptologues occidentaux se sont rendu compte que Gardiner avait raison de les mettre en garde », fait remarquer Aboubacry Moussa Lam. Pour ce qui est des armes qui ont permis à Cheikh Anta Diop de renverser la tendance, Aboubacry Moussa Lam explique : « Il avait la chance d’avoir une formation pluridisciplinaire et évoluait ainsi sur plusieurs registres. Cheikh Anta a aussi très rapidement décelé les armes qui pouvaient lui permettre d’être efficace. Il a, par exemple, étudié la linguistique, arme utilisée dans tous les travaux de Cheikh Anta. Il disait que l’archéologie pouvait être efficace en lui permettant de confondre ses adversaires. Mais elle exige des moyens que les Africains n’avaient pas. Par conséquent, il fallait trouver autre chose plus efficace que l’archéologie. C’est la langue, qui enregistre toute l’histoire d’un peuple. Quand deux langues sont apparentées, quand la parenté atteint un certain degré, vous ne pouvez plus exclure les contacts, comme le font certains Occidentaux, qui disait que l’Egypte ancienne n’a rien à voir avec l’Afrique. Cheikh Anta a montré que l’Egypte et l’Afrique étaient liées en étudiant les langues africaines et l’égyptien ancien, en procédant à une comparaison. Cheikh Anta a aussi utilisé une science exacte pour trancher de façon décisive la question de la race des anciens Egyptiens. Il a fait des prélèvements de peau de momies, il a dosé la mélanine de ses prélèvements, et quand il partait au Caire, il avait déjà ses résultats. Il a conclu que les anciens Egyptiens avaient le même taux de mélanine que les Noirs actuels. Jusqu’à sa mort, personne n’a contesté ses résultats ».
En 1981, Cheikh Anta Diop est promu enfin Professeur d’histoire ancienne associé à la Faculté des Lettres et Sciences humaines à l’université de Dakar. Une reconnaissance tardive puisque Cheikh Anta Diop disparaît cinq années plus tard, le 7 février 1986. Sans avoir été prophète chez lui.
[1] Cheikh Mb. DIOP, Cheikh Anta Diop. L’homme et l’oeuvre. Paris : Présence Africaine, 2003, p. 23
[2] ID. Ibid., p. 27
[3] Cheikh Mbacké Diop, op. cit., p. 33
[4] Cheikh Mbacké Diop, op. cit., p. 34
[5] Cheikh Mbacké Diop, op. cit., p. 38
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Commentaires
Hommage:il y a 26 ans que disparaissait Cheikh Anta Diop
Papier très fouille et intéressant. Ce qui manque, c'est la contribution de Senghor a la liquidation de Cheikh pour des raisons politiques et idéologiques. Bonne continuation a votre site.