Emigration clandestine : Des familles toujours sans nouvelles des siens
Arame Niang est une dame de 54 ans qui habite le quartier Mandiaye Diop. Elle vit un véritable calvaire depuis deux ans et huit mois précisément, suite au départ en Espagne, à bord d'une pirogue, de son fils Pape Amadou Ndiaye. "J’attends toujours le retour de mon fils", glisse la dame, de sa petite voix. Pape Amadou Ndiaye est l’aîné d'une fratrie de quatre enfants dont trois filles. Il a fait des études de philosophie à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal). Rongé par le chômage, sa maman l'incite à aller "tenter sa chance en Europe". De son petit commerce au marché Joola (référence au bateau le Joola qui a chaviré aux larges des côtes gambiennes) sis à l'embarcadère, Arame Niang rassemble les économies nécessaires au projet de voyage de son fils. Elle lui paye le billet pour le Maroc. Au royaume chérifien, Pape Amadou Ndiaye survit pendant 18 mois grâce aux petits boulots avant de revenir au bercail. C'est pour mûrir un autre projet de voyage vers l'eldorado européen. "L’objectif était l’Espagne", précise la dame Arame Niang.
Celle-ci remet à son fils la somme de 600 000 francs CFA afin qu’il concrétise son rêve. Mais traumatisé par l'échec de son premier voyage, Pape Amadou Ndiaye refuse de franchir le pas. Il a fallu beaucoup d'efforts de persuasion de la part d'Arame pour convaincre son fils. Elle ne pouvait pas supporter de voir ce dernier, après des années d'études universitaires, traîner dans la rue et se morfondre dans le chômage. Et puis, une fois en Europe, Pape Amadou, comme la plupart des "modou-modou" pourra l'aider à faire face aux nombreux besoins de la famille.
Un jour, c'est la divine surprise pour la dame Arame Niang. Pape Amadou l'appelle au téléphone pour lui annoncer qu'il est en route vers l'Espagne, à bord d'un "lothio" ou pirogue de fortune. En quelques semaines, l'espoir cède la place à l'angoisse. Arame Niang n’a plus de nouvelles de son fils. "Il a pris le départ à Nouadhibou (Mauritanie)", informe Arame. C'est la seule information que détient la dame Niang.
Anta Kâ, mère de deux enfants respectivement âgés de 3 ans et de 1 ans et 6 mois, vit le même calvaire que la dame Arame Niang. Elle est restée sans nouvelle de son mari Talla Niang parti tenter sa chance en Espagne. "Talla a embarqué pour l’Espagne en 2006. Je n’étais pas d’accord. Mais il s’est entêté car ses amis partaient un à un", confie-t-elle avec beaucoup de tristesse. Pourtant, Talla Niang n'était pas confronté aux affres du chômage. Il travaillait comme peintre auto chez un Libano-Syrien. "Il ne gagnait pas beaucoup d’argent, mais nous n’étions pas malheureux pour autant. Il a déboursé 300 000 francs CFA pour embarquer à Nouadhibou. Il m’a appelé pour me dire qu’il partait la nuit même. Je n’ai plus eu d’appels téléphoniques. Je ne sais pas ce que Talla est devenu", explique Anta.
Les familles sont très touchées par cette situation, ne sachant pas si leurs enfants sont en vie ou non. L'espoir de les revoir est mince. En même temps, elles n'ont pas d'informations pouvant leur permettre de faire le deuil. Rester tout ce temps sans nouvelle est une épreuve quotidienne pour elles, qui vivent la situation comme une "punition".
El Hadj Khoury Diop, président de l’Association des clandestins rapatriés et familles de victimes de Thiaroye Sur Mer, n'a plus de nouvelle de son fils Cheikhou Diop. Ce dernier, né en 1976, tailleur établi à son propre compte, gagnait pourtant honnêtement sa vie. "Il tenait vaille que vaille à émigrer. J’ai cédé et prié pour lui", explique le vieux Khoury Diop. "Cheikhou a embarqué dans une pirogue à Nouadhibou. Puis, plus rien ensuite. On les a vu, lui et ses compagnons, accoster sur île, dans un reportage diffusé le 15 mai 2006 à 21 heures sur Euronews", raconte le vieux Diop. "L’émigration clandestine m’a brisé. J’ai toutes les raisons de m’investir dans cette association pour lutter contre cette émigration. Je suis une victime dont la part de responsabilité est grande. Je ne sais ce qui m’a pris", regrette aujourd'hui le vieux Khoury Diop. Malgré tout, il reste optimiste. "Je pense qu’il est vivant, retenu quelque part avec ses quatre-vingt compagnons", espère-t-il.
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