Dr Babacar Sène, économiste : « L’un des défis à relever, c'est de créer des emplois »
Quel bilan économique dressez-vous des douze années du régime d'Abdoulaye Wade ?
Tout d’abord, il faut faire un petit historique par rapport à ce qui s’était passé avant l’avènement de l’alternance en 2000. Dans les années 1970-80, certains pays africains se sont beaucoup endettés au niveau international, et par la suite, ont subi les politiques d'ajustement structurel. A cette époque, le Fonds monétaire international (Fmi) et la Banque mondiale ont demandé à ces Etats de pratiquer l’austérité budgétaire, comme ce qui se passe actuellement en zone euro. En 2000, le gouvernement d'Abdoulaye Wade a bénéficié de ce contexte, qui lui était favorable, où en termes de dépenses et d’endettements, il y avait une certaine maîtrise. Lorsque les libéraux sont arrivés au pouvoir, ils ont mis en place un programme économique fondé sur le keynésianisme avec une certaine dose de libéralisme. Entre 2000 et 2005, il y a eu des efforts qui ont été faits pour attirer les investisseurs étrangers et tirer la croissance économique à travers des politiques d’infrastructures publiques. Dans le domaine agricole, on a noté la mise en place de programmes, même si, par la suite, ils ont connu un échec.
En 2005, le gouvernement du Sénégal a bénéficié des initiatives des pays pauvres très endettés et de l’initiative multilatérale, c’est-à-dire que la dette extérieure du Sénégal a été réduite jusqu’à 17% du Produit intérieur brut (Pib). Ce qu’il faudra constater entre 2005 et 2012, c’est que l’Etat du Sénégal a porté ce ratio (Pib/dette) de 17% à 36%, si on se réfère aux données de juin 2011. Depuis cette période jusqu’à mars 2012, l’Etat s’est aussi endetté sur le marché des bons du trésor, des obligations et même sur le marché international. Il faudra qu’on tienne compte de ces statistiques pour connaître le véritable ratio dette sur pib. Mais ce qui a été inquiétant par rapport à cela, c’était le rythme d’augmentation de ce ratio, qui a connu une hausse considérable en l’espace de 7 ans.
Quels ont été les domaines, au plan économique, sur lesquels le régime libéral a échoué ?
Les dérapages de dépenses publiques commis par le régime sortant et le train de vie de l’Etat qui n’a pas été maitrisé avaient creusé davantage le déficit budgétaire. Ce qui constitue un échec dans la gestion des finances publiques. Celle-ci peut, dans une certaine mesure, remettre en cause la crédibilité de l’Etat à l’égard de ses partenaires financiers. Dans le domaine agricole, malgré les fortes sommes injectées, la contribution de l’agriculture dans la croissance du pays est négative, car les projets mis en place n’ont pas permis d’avoir les effets recherchés. Le secteur de l’énergie n’a pas été en reste avec le déficit noté dans la fourniture, qui a posé beaucoup de problèmes à l’économie nationale, surtout en 2011, année au cours de laquelle on a enregistré une hausse de la demande d’électricité et autres qui n’ont pas été satisfaites. En dépit de la mise en œuvre du Plan Takal, qui a englouti beaucoup de milliards, la production fait toujours défaut et les délestages persistent.
En tant qu’économiste, comment percevez-vous l’accession de Macky Sall à la magistrature suprême ?
Ce changement de régime montre que le Sénégal reste une démocratie exemplaire dans le continent africain. Maintenant en matière de programme économique, je crois que le nouveau président a été très bien conseillé lorsque vous prenez son slogan « Yonu yokuté » (En route vers le développement). C’est un acte qu’on peut saluer si vraiment il s’engage à réaliser ce parcours, c’est-à-dire essayer de mettre le pays vers une croissance durable. Le nouveau président devra prendre l’exemple des pays asiatiques qui, dans les années 1960, étaient derrière certains pays comme le Sénégal. Aujourd’hui ils nous ont dépassé. L’alternative serait de bénéficier des transferts de technologies et d’aller vers la production des manufacturiers et non se baser uniquement sur les matières premières qui ne créent pas forcèment de la valeur ajoutée.
Comment se présente l’économie nationale dans le cadre général, et les finances publiques en particulier ?
Actuellement l’économie du Sénégal est tirée par certains secteurs comme les Bâtiments et travaux publics (Btp), les cimenteries, les industries extractives, les produits chimiques et, dans une moindre mesure, le secteur des télécommunications et du transport. S’y ajoute un peu le secteur des services d’intermédiation financière. Le Pib non agricole a plus progressé que celui agricole. Or, on sait qu'au Sénégal, les gens qui vivent de l’agriculture sont plus importants que ceux qui vivent en milieu urbain. Il y a eu des politiques mises en place pour lutter contre la pauvreté. Malgré tout, on s’est rendu compte que le secteur agricole n’a toujours pas décollé.
Concernant les finances publiques, il faut savoir que dans les pays en développement, en général, c’est l’Etat qui porte la croissance. Autrement dit, son orientation économique impacte directement sur l’économie nationale. A cet effet, l’Etat a un rôle très important à jouer. Vous avez vu ce qui s’est passé à l’époque lorsqu’on a parlé du problème de la dette intérieure, où l’Etat du Sénégal devait 400 milliards de francs Cfa à certaines entreprises nationales, donc l’économie nationale était bloquée. Le fait que le Sénégal émette beaucoup de bons de trésor et d’obligation sur le marché financier pour lever des fonds, peut créer ce qu’on appelle l’effet d’éviction (lorsque l’investissement public chasse l’investissement privé). Et rien ne nous dit que les emprunts qui ont été émis sur le marché par le régime sortant ont servi réellement à financer des investissements. A un moment donné, il y avait une très bonne collecte au niveau des recettes fiscales. Malheureusement, tout a été englouti par les dépenses. Regardez le Tableau des opérations financières (Tof) de l’Etat, les dépenses courantes (salaires, traitements… ) ont creusé le déficit budgétaire. La mesure prise par le nouveau président de la République de réduire le nombre de ministres à 25 pourra constituer une solution à ces dépenses excessives de l’Etat. En mettant en place une politique rigoureuse de dépense publique, on pourra maitriser notre déficit public.
Quels sont les grands axes économiques sur lesquels le nouveau régime devra s’appuyer afin de réaliser une croissance économique ?
L’un des grands défis à relever par ce nouveau régime c’est de permettre à notre économie de créer des emplois. C'est actuellement un problème urgent avec les diplômés des universités du pays et de l’extérieur qui n’arrivent pas à trouver un emploi. Il faudra également mettre en place des stratégies allant dans le sens de booster les Petites et moyennes entreprises (Pme), car la fonction publique à elle seule ne peut pas drainer de l’emploi. C’est improductif souvent. L’autre pilier sur lequel le nouveau gouvernement pourra s’appuyer, c’est d’aller vers une politique d’industrialisation qui permettra aux autres régions du pays de se doter d'usines afin de désengorger la capitale. L’agriculture doit être mieux soutenue pour assurer l’autosuffisance alimentaire et servir d’inputs dans le cadre des industries agroalimentaires. La question de la corruption reste un grand obstacle à surmonter par les nouvelles autorités. Dans une étude réalisée par un ancien économiste de la Banque mondiale, on y a parlé de la tragédie de la croissance en Afrique. La corruption est avancée comme l’un des facteurs bloquants pour atteindre l’émergence économique.
Que pensez-vous de la nomination d'un banquier au poste de Premier ministre ?
Je crois que c’est un atout pour l’équipe gouvernementale, si on sait que généralement les banquiers ont des relations très étroites avec les créanciers, et ceci peut jouer positivement sur le plan économique. Aussi le fait que le premier ministre a des compétences dans le domaine économique est un plus, parce qu'en travaillant en collaboration avec le ministre de l’Économie et des Finances, il y aura plus de transparence concernant la gestion des finances publiques.
Lors de sa campagne électorale, Macky Sall avait promis de réduire le prix des denrées de base. Selon vous, quelles stratégies pourra t-il mettre en place pour y arriver ?
Pour la réduction du prix des denrées, il faudra nécessairement passer par la baisse des taxes. Si on prend l’exemple du pétrole malien qui quitte le porte de Dakar, il est plus cher dans notre pays qu’au Mali. La seule explication qu’il faut donner à cette situation, c’est les taxes appliquées sur ce produit. Le taux de pression fiscale minimum, qui fait partie des critères de convergence au niveau de l’Uemoa, est fixé à 17% alors que le Sénégal adopte un taux qui tourne autour de 18, 9% en 2010 et en 2011, il est fixé à 19%. Je pense qu’il faudra revoir ce taux, qui me semble trop élevé afin d’alléger le panier de la ménagère. Il faudra également une politique de subventions en revoyant les réallocations budgétaires, c’est-à-dire, dès que le train de vie de l’Etat sera diminué, ces fonds pourront aller vers les subventions. Mais ces alternatives ne pourront être que conjoncturelles.
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