Amady-Aly Dieng La trajectoire d’un dissident africain

Amady-Aly Dieng, “Le Doyen”, a offert sa très riche bibliothèque à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Ce geste émouvant nous donne l’occasion de rendre un hommage mérité à cet universitaire de métier et de dire ensuite ce qu’il représente dans notre propre cheminement intellectuel.

 

 

Au moment où d’importantes forces coalisées cherchent à domestiquer l’expression de la pensée libre dans notre pays (en diffusant un anti-intellectualisme primaire et violent) et à s’opposer à l’exercice de droits élémentaires, la présence dans l’espace public de résistants déterminés et de figures emblématiques comme Abdoulaye Ly et Amady-Aly Dieng permet de ne pas se résigner au désespoir. Ces figures savent voir loin et débusquer, au-delà des mises en scène et des procédures destinées à flatter les passions populaires, les véritables enjeux de la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui le Sénégal.

Amady-Aly Dieng n'est ni un marchand d'illusions ni un aventurier de la pensée. C’est lui qui nous a appris à ne pas craindre la solitude physique ou intellectuelle. Sa démarche est structurée par le souci constant de repérer et de réduire en cendres toute imposture. Dieng sait lire et interpréter ce que cachent les manœuvres de séduction, car il comprend, mieux que nous tous, certains langages de la vie. Sa trajectoire personnelle révèle qu’il est resté constant dans son attachement à Abdoulaye Ly et à Cheikh Anta Diop, les deux grands intellectuels qui, avec Mamadou Dia et Léopold Sédar Senghor, ont marqué l'histoire des idées du Sénégal indépendant.

Le portrait d’un homme libre

Amady-Ay Dieng est né le 22 février 1932 à Tivaouane. Après des études primaires à Diourbel (1939-1945), il s’est inscrit au lycée Faidherbe de Saint-Louis (1945-1952). Il a ensuite préparé une licence à la Faculté de Droit de Dakar. Il s’est présenté en 1957 au concours d'entrée à l'École nationale de la France d'Outre-mer (ENFOM). C’est pendant son séjour en France qu’il a rencontré Cheikh Anta Diop, à la bibliothèque de l’ENFOM.

Dans cet établissement très conservateur, Dieng n'a pas renié ses convictions politiques. Pendant le stage effectué au Sénégal, en vue de la rédaction d’un mémoire, il a participé à la campagne en faveur de l'Indépendance. M. Laffay, l’administrateur de Diourbel, informé par ses collaborateurs, a alors envoyé à la Direction de l’ENFOM des rapports indiquant qu’un prétendant au statut de fonctionnaire français ne pouvait pas adopter, en même temps, des positions anti-françaises. Le Doyen fut ainsi exclu de l'ENFOM. Cette décision, souligne Dieng, a entraîné une réaction vigoureuse de Mamadou Dia et de Léopold Sédar Senghor. L’Association des élèves administrateurs de la France d’Outre-mer avait aussi attaqué cet acte. Il fut proposé à Amady-Aly Dieng et à N. Diallo — qui avait été victime de la même mesure d’exclusion — le statut d’auditeur libre, mais Dieng n’a pas accepté cette offre. Il refusa aussi le billet d’avion qui lui a été proposé pour rentrer au Sénégal.

Entre 1958 et 1963, il a préparé et obtenu un DES de droit public, un DES de sciences économiques et un certificat de morale et de sociologie. Mais sa bourse a été supprimée en 1963 à la suite d'une dénonciation de ses adversaires politiques qui lui reprochaient ses thèses relatives à Senghor et aux grands groupes industriels français présents au Sénégal. De 1963 à 1967, Dieng a vécu en France grâce à de « petits boulots ». Charles Diané a évoqué la vie politique et syndicale de Dieng et lui-même a réalisé une synthèse remarquable sur la FEANFi.

Amady-A. Dieng adhère en 1958 au Parti africain de l'Indépendance (PAI) et au Parti communiste français (PCF). Mais il a vite démissionné du PCF. En décembre 1958, il représente la FEANF au All African People’s Conference au Ghana où il rencontre Nkrumah, Lumumba, Georges Padmore et certains hommes politiques sénégalais.

Amady-Aly Dieng a fait partie des membres influents du PAI en France. En 1965, il est nommé secrétaire général du MEPAI. Mais, à la suite de divergences avec la ligne du PAI, il le quitte en 1966. Depuis cette date, il n’est membre d’aucun parti politique, même s’il reste influent au sein de la gauche intellectuelle et humaniste sénégalaise. De retour à Dakar, en 1967, il a été recruté à l’Université, devenant ainsi l’assistant de S. Guillaumont et, plus tard, de M. Anson-Meyer et d'Abdoulaye Wade. Ce dernier a d’ailleurs présidé le jury de la soutenance de sa thèse de doctoratii.

Son passage à l'Université fut de courte durée (1967-1971). En effet, il fut marginalisé et exclu après la soutenance de sa thèse. Pendant cette période difficile, Dieng a appris à mieux comprendre ce qu’il appelle le « fonctionnement du petit bourgeois ». Mais il a bénéficié de l'appui généreux et constant de Cheikh Anta Diop qui l'a aidéiii à trouver du travail à l’Unesco. Dieng insiste aussi sur la qualité du soutien de Tidiane Baïdi Ly et de Moustapha Diallo. C’est ce dernier qui, avec l’appui de Babacar Niang, lui a trouvé un emploi à l’Agence nationale de la BCEAO que dirigeait à l’époque Hady Niang.

À la BCEAO, cette institution conservatrice, il a supervisé le service des études entre 1977 et 1984. Il a aussi été admis au Conseil économique et social en qualité de membre associé. Au sein de cette institution, c'est sans mettre de gants qu'il donnait son avis durant les débats, malgré la présence de membres influents du patronat ou du gouvernement. C'est d'ailleurs pourquoi Magatte Lô [Ndiack] lui a rendu un hommage appuyé, en des termes émouvants, car politiquement ils n'étaient pas du même bord.

Amady-Aly Dieng est un dissident. Il est l’un des derniers grands dissidents africains. Il est passionné par l'hétérodoxie, ce qui suscite des incompréhensions et de violents rejets. C'est dans cette passion qu'il trouve son inspiration et sa raison de vivre ; une passion et une inspiration qui se reflètent dans son langage fleuri, toujours inattendu, souvent meurtrier et parfois injuste.

Les propos de Dieng sont structurés par la dissidence, la transgression constante et l’indocilité comme le montrent ses travaux majeursiv : ses textes économiques ou politiques, l'ouvrage qu'il a consacré à Blaise Galaye Diagnev et ses commentaires relatifs à cet aristocrate de la pensée que fut Cheikh Anta Diop. Ses rapports avec les disciples de ce dernier ne sont pas faciles. En raison de son respect pour les travaux de Cheikh Anta Diop, qui impose un engagement critique enrichissant, Dieng est très exigeant avec les “héritiers” et les critiques de manière virulente mais fondée. Et ces derniers lui reprochent d’être “négatif ”. Par ailleurs, malgré sa grande considération pour les qualités morales et la puissance intellectuelle de Mamadou Dia, il ne se prive pas de critiquer son action politique au début des années 1960.

L’éloge du savoir libre

La trajectoire de Dieng est atypique. Malgré son âge, il n'a pas arrêté sa quête du savoir. Il ne passe pas ses journées, assis sur un banc, en face de son domicile. Il ne s'est pas “métamorphosé”, par exemple en brandissant ostensiblement, dans la rue, un long chapelet à la place du Manifeste du Parti communiste ou du Livre rouge.

Dieng est un homme libre et de “bonnes coutumes”. Il ne joue à rien car il ne sait pas jouer. Son territoire de prédilection reste l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar. C’est à la Faculté des Lettres où enseignent ses amis, de différentes générations, qu’il se rend tous les jours. Il joue un rôle important dans les échanges et les contacts entre chercheurs. Sa passion de la lecture est immense. Elle concerne d'abord des auteurs qu'il aime (Abdoulaye Ly, Cheikh Anta Diop, Mamadou Dia, les classiques du marxisme), mais aussi ceux qu'il aime moins comme Senghor et les “autres”, c'est-à-dire tous ceux qu'il qualifie de “réactionnaires” et de “ pourris”. Il a vulgarisé d’innombrables travaux dans la presse privée sénégalaise.

C'est à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, cet espace aujourd'hui soumis à des pressions considérables qui menacent sa survie, qu'il se sent pourtant en sécurité. Il participe de manière active à tous les débats qui y sont organisés. C'est ce qui a fait dire à Djibril Samb que Dieng est une figure de type socratique « qui dérange beaucoup de bien-pensants ». Bien sûr, dans ce territoire, à cause de son franc-parler et de son tempérament déroutant, “Grand Dieng” ne s'est pas fait que des amis. Mais cela ne l'émeut pas.

Nous avons eu avec Dieng des échanges animés à la Faculté des Lettres et Sciences humaines, notamment au département d'Histoire où nous nous retrouvions chaque matin entre 1988 et 1990. Mohamed Mbodj [Inge], Souleymane Bachir Diagne, Rosalie Da Sylva et notre regretté frère Ibnou Diagne ont été les témoins de ces discussions souvent houleuses.

Amady-Aly Dieng est très proche de nous sur le plan intellectuel. Avec lui nous pouvons aborder, en toute liberté, tous les sujets. Et il nous répond toujours avec son franc-parler. S’il en est ainsi, c’est parce que Dieng se prend très au sérieux. Il prend la vie au sérieux. Personne n’a pu le corrompre et encore moins le capturer pour domestiquer sa pensée et l’enfermer ensuite dans la logique terrible du “soutien mercenaire”. Cet homme indépendant et libre est notre ami, même s'il lui arrive très souvent de nous agresser verbalement, de nous reprocher une absence de pédagogie, de nous traiter de “néo-weberiens” ou, quand il veut être très méchant, d'anti-marxistes. Pendant nos longues discussions, il affiche son goût prononcé pour la polémique, en allant bien au-delà de ce que Djibril Samb, un autre universitaire de métier, appelle “la critique hostile”.

Pour des raisons qui lui sont propres, Amady a refusé de participer aux travaux des Assises nationales du Sénégal.

Amady-Aly Dieng a accompagné et vulgarisé, sans aucune complaisance, l'essentiel de nos travaux. Une partie de ce que nous savons sur le Sénégal vient de nos échanges difficiles avec ce croisé de la pensée. Depuis plusieurs années, il nous demande, avec insistance, en même temps que Boubacar Barry [Grand Bouba] — qui nous a apporté un soutien matériel important en prenant en charge les frais de dactylographie du livre intitulé Le Sénégal sous Abdou Diouf —, de rédiger un ouvrage consacré aux partis d'opposition, notamment ceux dits de gauche qui se trouvent dans une grande impasse politique et morale qui les conduit à se mettre d’abord au service d’Abdoulaye Wade et des “héritiers” de Senghor ensuite. Mais nous n'écrirons pas ce livre pour des raisons difficiles à développer ici.

Dieng a une excellente connaissance des principaux hommes politiques de ce pays et de leurs faces “nocturnes” et chaotiques. Et il sait, mieux que nous tous, de quoi ils sont capables. C'est la seule raison pour laquelle certains Sénégalais de sa génération, qui le perçoivent comme leur mauvaise conscience, ne l’aiment pas.

Nous lui demandons, avec insistance, de formaliser ce qu'il nous raconte depuis de nombreuses années, en rédigeant une véritable histoire intellectuelle du Sénégal. Un essai qui ne sera pas consacré exclusivement à Mamadou Dia, Abdoulaye Ly, Cheikh Anta Diop ou Léopold Sédar Senghor. Cet ouvrage devra aussi concerner les autres grands créateurs ainsi que les intellectuels du terroir, ceux-là même que Fernando Iniesta Vernet appelle les “intellectuels paysans”.

Le Doyen soutient que le travail est en chantier. Depuis quinze ans, à chaque fois que nous lui posons la question de son état d’avancement, il répond de manière invariable : « j'ai presque fini ». Ce livre-là, tout porte à croire que Dieng ne veut pas (ou ne peut pas encore) l'écrire pour des raisons qui nous échappent. Certes, il a récemment publié deux ouvrages (mal édités) sur sa trajectoire personnellevi, et termine un livre d’entretien avec le soutien du Codesria. Mais nous continuerons, malgré cela, d’insister pour que Dieng fasse ce travail que nous lui demandons. Car ce livre sera une étape importante vers la réalisation de la somme intellectuelle qui ouvrira des débats et des controverses sur les trajectoires intellectuelles et politiques du Sénégal contemporain.

Plus qu’un bilan et une prospective, ce livre sera le regard d'un universitaire de métier, d’un patriote, sur le chemin parcouru, celui à parcourir, du moins les conditions d’une véritable maîtrise de celui-ci. Une somme économique et un éloge du savoir libre.

Par Momar-Coumba Diop* et Mamadou Diouf**

i Les premiers pas de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF) (1950-1955). De l'Union française à Bandoung, Paris et Dakar, 2003, L'Harmattan et Forum du Tiers-monde, 375 p.

ii Cf. Le rôle du système bancaire dans la mise en valeur de l’Afrique de l’Ouest, Dakar, NEA, 1982.

iii Sur cet épisode, lire : « Cheikh Anta Diop, un grand défenseur des civilisations nègres » in Notes africaines, 192, août 1996 : 18-27.

iv Cf. Hegel, Marx, Engels et les problèmes de l’Afrique noire, Dakar, Sankoré, 1978 ; Contribution à l’étude des problèmes philosophiques en Afrique noire, Paris, Nubia, 1983.

v Blaise Diagne, le premier député africain du Sénégal, Paris, Chaka, 1990 [Afrique Contemporaine, vol. 7].

vi Mémoires d’un étudiant africain. Volume I : de l’école régionale de Diourbel à l’Université de Paris (1945-1960), Dakar, CODESRIA, 2011, 194 p. 

Mémoires d’un étudiant africain. Volume II : de l’Université de Paris à mon retour au Sénégal (1960-1967), Dakar, CODESRIA, 2011, 202 p.

 

 

 

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